Article : L’art de jouer selon... Claude Bessmann

 

Pianiste n°95 novembre-décembre 2015

 

Comment s’engager dans l’acte de création et insuffler de l’émotion à une œuvre sans la déposséder de sa vérité ? Au travers de son expérience d’enseignante et de soliste, la pianiste ravélienne nous livre le fruit de ses réflexions.

 

Aujourd’hui arrivée à la maturité dans ma vie de pianiste, je sais que l’interprétation est créatrice, c’est-à-dire qu’elle l’est dans un deuxième temps, le premier temps étant celui de la composition elle-même. Que se passe-t-il lorsque nous sortons d’une salle de concert en étant touchés par l’interprétation d’une œuvre ? Nous sentons un « retour » en nous-mêmes, dans l’intimité de notre pensée, ce qui est le propre du bouleversement. Après avoir vu une œuvre du peintre Vincent van Gogh, Antonin Artaud écrivit dans un texte magnifique, Vincent van Gogh – Le suicidé de la société : « Je m’en allais, et la lente rumination commençait… »

Ce doit être, pour un interprète, la plus haute des ambitions que d’obtenir cet état de grâce ou, plus exactement, « pointe de grâce », comme le fait remarquer Vladimir Jankélévitch dans son ouvrage La Musique et l’ineffable (aux éditions du Seuil), car l’émotion, le bouleversement dans la créativité sont des moments qui ne peuvent pas être perpétués.

 

Une lecture stricte de la partition

Le travail de l’interprète intervient précisément à ce moment-là, et le chemin est long et semé de questionnements quant à notre relation authentique à l’œuvre. Il ne s’envisage que précédé de la première étape obligatoire, la lecture la plus rigoureuse qui soit du texte.

Quand Debussy dit que « la musique est faite pour l’inexprimable », on comprend bien qu’il s’agit d’un inexprimable... qui s’exprime !Tentons de remplacer « inexprimable » par « suggéré, allusif, vague, équivoque ». Nous avons maintes fois constaté que, lorsqu’un interprète « charge » de façon ostentatoire le contenu expressif d’une œuvre, il perd dans l’immédiat notre accord, notre consentement à être « emmenés ». Le langage musicale est aussi un mode d’expression humain. Nous n’aimons pas être emmenés de force…

Ainsi que l’affirma Vladimir Jankélévitch, « un son peut parler de tout, mais aussi de rien », mais de peur du « rien », évitons d’être par trop explicites ! Dès que je parle de « l’expression a contrario » ou de « l’espressivo inexpressif », je pense bien sûr à Maurice Ravel. Dans le mouvement lent du Concerto en sol, nous avons cette main gauche avec ces six croches obsédantes, immuables, qui sont juste là pour retenir la main droite qui pourrait s’épancher. Dans la deuxième pièce de Gaspard de la nuit, Le Gibet, nous sommes émus par cette divergence entre un chant qui ne demanderait qu’à s’exprimer sans réserve, mais qui demeure contrarié par cette pédale de si bémol, statique jusqu’à l’insupportable ! Quelques exemples, encore ? Au-delà du tournoiement grisant de La Valse, nous sommes touchés par la réticence, la retenue de ce premier thème. Je songe aussi à la quatrième des Valses nobles et sentimentales, qui est une succession d’élans réprimés. Par le biais du rythme .plaisant de la danse, Ravel nous dit les choses les plus poignantes.

 

Au-delà de la performance technique

En musique, la répétition n’est pas une redite qu’il faudrait éviter avec des recettes (forcément factices lorsqu’il s’agit de créativité). La répétition éclaire une pensée, un sentiment variable à l’infini. Ainsi, comment ne pas évoquer le premier thème des première et quatrième Ballades de Chopin ? Ne retirons pas à l’œuvre que nous interprétons son immense avenir en la dévitalisant si nous n’avons que le projet de la performance technique seule. Nous avons tous en mémoire des intégrales des Études de Chopin dépossédées de leur univers poétique, subrepticement remplacé par une perfection technique qui nous laisse admiratifs. Il nous aura fallu trois ou quatre décennies pour comprendre que l’admiration ne nous suffira pas, ne nous fera pas « bouger », ne nous fera pas « entrer » en nous-mêmes, ce qui est le propre de l’émotion, qui est un mouvement vers l’intérieur.

Platon dit en parlant de la musique « qu’elle pénètre à l’intérieur de l’âme et s’empare d’elle énergiquement ». Par expérience, je sais que cette prise de pouvoir est tout à la fois intimidante et enivrante, au regard de la simple performance technique, qui « engage », hélas, bien peu celui qui l’accomplit.

 

 

 

 

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